CAFI Sainte livrade Noyant, camp de rapatriés d'indochine
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Billet de Charly ARPAGE


 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Rapatriés français d'indochine au CAFI Index du Forum -> L'association CEP-CAFI
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daniel



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Messages: 318

MessagePosté le: Mer Juin 29, 2011 00:31    Sujet du message: Billet de Charly ARPAGE Répondre en citant

Charly nous envoie son manuscrit toujours plein de souvenirs d'enfance .Je me permets de vous le transmettre avant que notre mémoire disparaisse .Bonne lecture

« Métissages »

Depuis longtemps j’avais projet d’écrire quelques lignes sur le métissage. Non, pas seulement celui des mélanges des races que chacun peut mesurer à la couleur de sa peau et au décliné plus ou moins étiré de ses paupières, mais celui des mélanges des cultures. N’en déplaise aux autochtones de l’empire de la prune et des haricots verts, il est vrai qu’être à la fois en « tenue longue » mais coiffé d’un « casque colonial » cela fait un peu carnavalesque !

Si ma mémoire est bonne, cela devrait se situer en 57. Nous étions des « scouts de France » (des sicoutis en patois des bords du Lot) et nous participions à un très grand rassemblement de nature jamboree à AGEN. A midi, chacun des scouts du CARI (le mot CAFI ne viendra que plus tard) avait été affecté dans une famille qui l’accueillait. J’arrivais –donc- dans une grande maison –bourgeoise- sise au cœur de la cité, à deux pas de l’église, et si les tableaux des ancêtres ne masquaient pas les tièdes pâleurs des murs, des bimbelots placés ci et là soulignaient l’épaisseur des souvenirs qui devaient y séjourner. Vrais gisants dans ces quartiers d’alcôves. Nous étions bien loin du poêle à charbon, du lit picot fer forgé, des draps gris Sambre et Meuse, des vécés à la turque et de la petite table pin des Landes…

Cela commença par un petit potage -aux asperges et vermicelles- que l’on nous servi dans un bol lui-même posé sur une assiette bleue. La gouvernante (j’en avais déduit que c’était une gouvernante espagnole car elle portait sur un ensemble sombre un petit tablier blanc ajouré de dentelles que je revis maintes et maintes fois, plus tard, dans des films de Luis Buñuel) plantée derrière moi, à hauteur d’oreille gauche, ne s’excusa pas de n’avoir pu y mettre –aussi- des baguettes mais son demi sourire –crispé- ne me démentait pas de cette sensation -indescriptible- que j’étais là, non pas par la grâce d’un Bon Dieu Commun, mais un peu comme un singe savant qui portait petite croix de Jésus au-dessus d’un « toujours prêt » !

La soupe était là qui nous regardait, dans ce petit bol et chacun attendit –je crois- la virtuosité avec laquelle j’allais user de la cuillère d’argent, parfaitement imprégné du seul fait que je n’eusse pu jouer que des baguettes –si on en croit les clichés, rafraichis, des coloniales peintures- J’étais à des millions de lieues de cet endroit où il m’était insupportable d’être à la fois et « colonisé et colonisant » tout juste capable de me demander « pourquoi les autochtones mangeaient de la soupe à midi et, de surcroit, dans des bols ». Cette découverte m’interpella longtemps. Par éducation -plus que par crainte maladive- j’attendis qu’on me fit signe que nous pouvions commencer pour démontrer que j’avais plus de dextérité dans le maniement de la cuillère que ces « cestui-là » en celui des baguettes. L’avenir me conforta, évidemment…

Tandis que le repas se poursuivait au rythme des cliquetis des fourchettes sur les couteaux aux fines ciselures, les deux scouts –autochtones- échangèrent quelques propos sur les exploits de leurs pères respectifs. Des fils de vrais chasseurs, de vrais chasseurs de lièvres, de cailles et de perdrix, avec des fusils, de vrais fusils à double coups. Le plus âgés m’interpella –avec cet accent d’oc de retenue- « et vous ? ». Inutile de chercher ailleurs. Il ne pouvait y avoir d’autre « vous » que « moi » ! Mais que leur dire ? Il est des instants où ces instants ressemblent en cette fin de monde si attendue, si inattendue mais qui arrive si précipitamment pour ainsi dire et pour vous saisir au cou à l’improviste. Singe retenu par une main à cette asiatique liane qui me reliait -d’un fil- à tous mes antécédents gnac’hué, accroché au désespoir de mes doutes, suspendu au dessus d’un précipice -d’un noir très sombre- qui m’absorbait déjà par le bas, vidé de tous sens commun, j’eus pourtant, dans un sursaut d’orgueil, une virevolte d’esprit -qui remisa le casque colonial que je portais sur cette partie de moi-même tout juste chaussé de tongs taillés bois des rizières du haut Annam- et leur répliquais dans un français très académique, presque sans accent et sans l’ombre du moindre doute : « le TIGRE ! ». Le silence qui suivit cette impériale mise à mort est toujours indescriptible. Mon père chasse le…. tigre ! Avais-je ajouté à ces deux sicoutis restés bouche bée. Oui, le tigre ! J’insistais avec autant de malice que le nombre de coups de fusil que mon père n’avait jamais donné. Le colonisé devenait colonisant qui pouvait piaffer -de joie- d’avoir en ce face à face –décousu- dans ce pesant huis-clos, que de simples chasseurs de palombes… En deux mots, j’étais l’alpha qui se conjuguait à l’oméga du superlatif ou de l’impossible !

Ce jour là je compris la force des mots car mon père n’avait pas plus tué de tigres que Tartarin de Tarascon ! Ce jour là, j’avais à mes côtés tous les « de La fontaine, tous les Victor Hugo, tous les Verlaine, tous les Villon, tous les Prévert » dans la suprême candeur de celui qui n’avait, somme toute, qu’un poème d’avance…

Le rapatrié d’Indochine à la cloche de bois -DC3, Tasmania- qui avait élu domicile -en cette Mère Patrie- au Bt 0.6 en ce mois de juillet 56, avait mis un tigre –indochinois- entre ses pensées et la pesanteur de la réalité. Car le franco-vietnamo-corse que j’étais ne pouvait oublier qu’un quelconque quidam du coin avait lancé à sa Mère Grand –qui venait pour voter, légion d’honneur et médaille militaire de son défunt mari au champ d’honneur sur la poitrine et sourire laqué noir- « pas les macaques ! ».

Cette « macaque » c’est ma Grand-mère qui dort là-bas en ce coin du Lot qui priait son Dieu dans un « chim chim bouddha » qui scandait les « je vous salue marie » des trois frères que nous étions, à genoux, dans ce temple improvisé –fait de rouges rideaux de récupération- entre les offrandes aux ancêtres et les photographies post coloriées de la Vierge Marie. Je m’accommodais pleinement de cette situation –loufoque- en m’imprégnant pleinement des fumées d’encens, du tintamarre du bout de bois cognant ses « tac tac tac » sur une demi-boite de haricots verts renversée et du « Pater Noster » récité dans un latin à la fois balbutiant et approximatif. Quelle que puisse être l’inconfort caoutchouteux et flasque de mes croyances qui se régénérait dans d’interminables histoires de « mâ cuï » aux mines patibulaires que mes sœurs nous contaient alors qu’une cohorte de moustiques faisaient fi au « fly tox » que mon frère pompait à bout de bras, je mesurais l’immensité de mon imagination même si je savais que le curé de ce coin du Moulin du Lot en viendrait –du haut de ses deux mètres- à me tirer les oreilles. On ne mélange pas impunément les ancêtres et les saints des cieux. Quoiqu’il puisse arriver à mes lobes, je ne pouvais que constater que les ancêtres que nous avions n’avaient pas très grand appétit et s’accommodaient –pleinement- de la silencieuse présence de ces autres saints des cieux!

C’est ainsi, dans cet universalité interchangeable que seuls les déracinés déclinent avec la candeur de leur jeune âge que je pus passer -du jour au lendemain, sans perdre haleine ni crier garde- de la Baie D’Hâ-Long (inscrite au patrimoine mondial) à ce coin de Tahiti Plage que nulle carte d’état major n’avait répertoriée de cette plume sergent major comme chacun sait !

Une page va se refermer sur ce petit coin de France et les Officiels qui se sont succédés depuis 1956, vont pouvoir y ériger, sous le joug conjugué des « mamies », de Nina et des « Associations de Défense », quelques bâtisses d’une banalité si ordinaire que le moulin du lot y perdra sinon son âme du moins cette senteur de nuoc-mâm qui m’était si familière.

Une page va se refermer sur ce petit coin de France et les Experts-Historiens de tous poils et de toutes obédiences vont y jeter leurs milliers de pages de connaissances et d’explications.

Une page va définitivement se refermer sur ce petit coin de France et pourtant, une toute dernière fois, avant que ces alignements grisâtres ne deviennent les proies des pelleteuses, ma mémoire s’évade encore vers ces Amis qui s’en sont allés puis endormis dans ce cimetière, vous savez, à quelques enjambées du petit-pont, là, sur la droite après la descente où les deutch deutch faisaient leur embardées et les plus jeunes, des poignées de calicobas.

Une page va définitivement se refermer sur ce petit coin de France quelques décennies après une défaite qui sonna comme un glas : DIEN BIEN PHU, 7 mai 1954.

Charly (Bt O 6)
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